En avoir ou pas

Danielle Laurin

Le Devoir, édition du samedi 19 et du dimanche 20 avril 2008

 

«Tout de suite, on est là. Pas d'entrée en matière, pas de chichi. On ouvre Le Fils du Che et voilà: «En revenant de l'école, Alex trouve l'appartement vide. Pas normal, sa mère n'a jamais été absente sans avertissement. Pas de mot sur la table ni ailleurs, rien.»

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Louise Desjardins maîtrise l'art des débuts. L'art du condensé aussi. Quand on referme son roman, 170 pages plus loin, on est soufflé.

Comment fait-elle? Pour dire tant en si peu de mots? Pour plonger à fond dans le trouble de ses personnages sans jamais en faire trop? Sans tomber dans le pathos, sans poser de jugement, non plus... Un brin de dérision, au passage. Ça coule de source, on dirait.

On ouvre Le Fils du Che, et ça déboule. La mère ne tarde pas à rentrer, le drame attendu n'a pas eu lieu. Mais un autre drame se prépare, inévitable. Qui couve depuis longtemps. Bientôt la marmite va sauter.

Imaginez un ado d'aujourd'hui. Enfermé dans son monde, cloué à son ordi. Un garçon sans père, qui en veut au monde entier. À sa mère, pour commencer. On le sent prêt à exploser.

Lui-même s'étonne de son agressivité. Il songe: «Je pourrais la tuer et elle ne s'en apercevrait même pas. Ça la soulagerait peut-être, elle dit toujours qu'elle n'en peut plus. Je le ferai un jour, je le ferai. Je la déteste.»

Cette mère, à ses yeux, a tous les défauts. Mais ce qu'il ne lui pardonne pas, par-dessus tout, c'est son silence. Elle ne lui parle jamais de son père, qu'il n'a pas connu. Pourquoi les a-t-il abandonnés? Où est-il? Que fait-il?

Tous les scénarios sont permis: «Des fois, je pense que c'est un révolutionnaire, qu'il est en prison. Peut-être aussi qu'il est très malade, handicapé, wathever. Que c'est pour ça qu'il ne veut pas me voir la fraise. Ou bien il est marié, ou bien trop célèbre, puis il peut pas avouer qu'il a eu un fils avec une autre femme.»

Or ce père, justement, un Chilien d'origine, va réapparaître dans le décor. Et changer la donne. Donner sa version des faits. Batailler fort pour que soit reconnue sa paternité. Voilà le vrai drame qui se joue, dans Le Fils du Che.

Chemin faisant, on en apprendra des vertes et des pas mûres concernant ce père absent. Concernant la mère aussi. Personne n'en sortira indemne. Pas même la grand-mère, derrière.

Ce sont les liens familiaux, et humains, que passe au peigne fin l'auteure à travers eux. Avec ce que cela comporte de mensonges, de secrets, de trahisons. De luttes incessantes, de désirs inassouvis. Et de rêves brisés.

La famille, le couple. La maternité, la paternité. Et le cercle intime versus la collectivité. Beaucoup de questions là-dessus, dans Le Fils du Che. Mais peu de réponses en béton.

Ça dépend des points de vue. Et les points de vue, ici, sont multiples. Ainsi, la grand-mère, à propos de sa fille qui rêve de se lancer dans le travail humanitaire: «Elle a les mains pleines de pouces, pas capable de gagner sa vie comme tout le monde, une éternelle étudiante, une mère sans allure.»

À chacun ses faiblesses, et ses désillusions. À chacun de mesurer le fossé entre les beaux idéaux sur papier et la réalité. La fille, elle, pense ceci de ses parents qui l'ont élevée en brandissant la photo de Che Guevara et autres héros de la Révolution, dans les années 1970: «Ils étaient athées, mais au fond ils pratiquaient la plus exigeante des religions, celle du militantisme aveugle.»

Et encore: «Ses parents voulaient tout avoir, tout faire, changer le monde, selon des principes d'absolue liberté qui valaient davantage pour les amis que pour la famille proche.»

Bonjour les contradictions. Elle-même, devenue mère, n'a pas fait mieux pour son fils. N'a pensé qu'à son bien-être à elle, à sa petite personne, à ses principes, à sa sacro-sainte liberté.

Résultat: un fils qui lui est aujourd'hui inconnu. Qui lui en veut, qui lui échappe. Bonjour la dépression. «J'aurais peut-être dû me tuer. Je suis tellement peu douée pour la maternité. Peu douée pour l'amour, peu douée pour quoi que ce soit.»

Le père n'est pas en reste, qui s'en veut d'être parti, d'avoir baissé les bras. Quand il fait le bilan de sa vie, c'est plein de trous, de manques, d'abandons. Et ce qu'il voit devant ne s'annonce pas très reluisant non plus.

Tout ça ressemble à un beau fiasco. Ils sont tous là, avec leurs blessures, à s'entredéchirer. Ils sont tous butés. Incapables de communiquer. Chacun dans sa bulle, chacun dans sa détresse.

Que va-t-il se passer? On s'attend à tout moment au pire. Qui va sombrer tout à fait, et quand? Qui va passer à l'acte, commettre l'irréparable? On est sur le qui-vive, tout le temps.

On est au coeur de la seule chose qui importe peut-être vraiment. À savoir: «Toutes les amours sont des remakes, comme de vieux films d'Hollywood ou une pièce de Shakespeare qu'on joue chaque fois avec de nouveaux costumes, de nouveaux décors, une nouvelle mise en scène, de nouveaux acteurs. Seul le texte reste le même avec ses mots tachés de sang et de sperme.»

Qu'on se le dise: l'auteure de La Love s'est surpassée.

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Collaboratrice du Devoir

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Le fils du Che

Louise Desjardins, Boréal, Montréal, 2008, 173 pages