La Voix de l'Est
Week-end/Lecture, samedi 19 avril 2008, p. 52
Il était une fois la révolution
Normand, Anne
«Des fois, c'est Spiderman. D'autres, Wayne Gretzky. Mais la plupart du temps, quand il pense à son père qu'il n'a jamais connu, Alex l'imagine avec le béret noir et les boucles de Che Guevara.
Il a beau n'avoir que 13 ans, il connaît bien cette figure mythique. Depuis toujours, l'affiche du fameux révolutionnaire trône dans l'immense maison de sa grand-mère.
Une activiste de longue date, celle-là. Tout comme le grand-père, décédé depuis peu. Toujours prêts, ces deux vieux m.-l., comme on appelait dans le temps les marxistes-léninistes, à changer le monde en enfilant tard dans la nuit les Gitanes. "Plus généreux envers la cause qu'envers les leurs", "se permettant toutes les libertés sous prétexte que la révolution permet tout, l'échangisme, l'adultère, l'abandon d'enfant". Leur fille Angèle, la mère d'Alex, a été à rude école.
D'ailleurs, elle rêve de partir, la belle Angèle. De tout larguer. Pour "aller s'occuper de ces enfants qui n'ont rien, qui sont laissés à eux-mêmes au centre des villes de la Colombie et de l'Équateur". Un jour, peut-être.
Mais ici, maintenant, rien à faire. Elle ne réussit pas à établir le contact et à s'attacher pour de bon à son fils, un ado taciturne qui boite, s'arrache les cils comme un malade et passe le plus clair de ses journées devant un vieil ordi à jouer au Pacman.
Décidément, l'être humain est un bipède bourré de paradoxes et de contradictions.
Dur constat
Et l'écrivaine Louise Desjardins, qui n'est pas tombée de la dernière pluie, le sait bien. Elle en dresse un dur constat dans sa dernière oeuvre, Le fils du Che. Un quatrième roman très réussi, dont le conflit entre "l'intime" et le "social" tisse la trame.
"Comment être un héros dans la société tout en sauvegardant une intimité aidante, amoureuse, qui va aider ceux qu'on aime à aller plus loin dans la vie?", s'interrogeait récemment en ondes cette auteure de "bonne famille"... au sens littéraire du terme. Quand on compte Richard Desjardins comme frangin et Yves Beauchemin parmi ses cousins, on se dit, en effet, que bon sang ne saurait mentir!
Mais la famille peut aussi causer bien des ravages, se prend-on à réfléchir en parcourant ce grinçant portrait de trois générations, souvent marqué d'un égocentrisme effarant. Avec un esprit critique aiguisé, et une dose - bienvenue - de dérision, Louise Desjardins va débusquer les motivations égoïstes à l'oeuvre derrière les grands idéaux. Le portrait, aigre-doux, amuse, fait grincer des dents et provoque même quelques serrements de coeur.
Car il y a, au bout de ce chemin cahoteux, la révolte d'un ado qui gronde et des abîmes de détresse. Et cela aussi, l'auteure sait trouver, magnifiquement, les mots pour le dire.»